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28 avr 2008

Feu pâle et ardent plaisir

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Écrit par Goelande   
28-04-2008

De Vladimir Nabokov, on connaît le sulfureux roman Lolita, adapté ensuite par un Kubrick inspiré et, malgré ce qu'en pensera l'auteur, assez fidèle.

 

On sait peut-être aussi les exils successifs : de la Russie à l'Angleterre, les USA, puis la Suisse.

Mais qui se souvient de cette émission d'Apostrophes à laquelle il n'avait accepté de participer que s'il connaissait d'avance les questions et qu'il pouvait en préparer les réponses, émission qu'il passa donc la tête quasi baissée à se relire, et qui n'en fut pas moins brillante et géniale ?

 

Enfin qui peut dire qu'il fut un éminent lépidoptériste, allant jusqu'à donner son nom à plusieurs espèces de papillons qu'il découvrit et s'appliqua à décrire ?

 

 

L'AUTEUR

 

Vladimir Nabokov est né en 1899 à St Petersbourg en Russie et reçoit, en aristocrate qu'il est, une éducation très ouverte sur la culture. La Révolution Russe pousse la famille à se réfugier en Allemagne, où son père, homme politique éminent et opposant au tsar, sera assassiné. Puis ils s'exilent en Angleterre. Le jeune homme y poursuit des études de Lettres, puis rédige bientôt des articles, écrit deux livres qui lui assurent une petite renommée. Ses premiers livres sont écrits en russe.

 

Tous les suivants le seront en anglais. Alors que l'URSS le rappelle, il préfère s'établir aux USA où il enseigne la littérature à l'Université. Il est naturalisé en 1945, mais attend jusqu'en 1951 pour retrouver un public. En 1958, il publie Lolita, chef-d'oeuvre scandaleux. Plusieurs ouvrages suivront, dont Feu pâle en 1962. Parallèlement, il écrit toute sa vie des études scientifiques sur les papillons, activité qu'un critique qualifiera de similaire à son travail littéraire : dans l'un comme dans l'autre en effet, il capture et épingle les personnages comme les papillons avant de s'appliquer à les décrire. Il part finalement s'établir en Suisse où il meurt en 1977.

 

Ce que j'aime chez Vladimir Nabokov (dont j'ai lu presque tous les livres), c'est son style. Il prend toujours le lecteur pour quelqu'un d'intelligent, le stimulant par des jeux de langage (et l'on pense aux variations sur le prénom de Lolita...), il le rend complice des dérives de ses personnages...

 

Mais j'ai choisi de vous parler plus spécialement de mon préféré : Feu pâle !

  

 

L'HISTOIRE

 

Le sujet est très littéraire :

John Shade est mort. C'était un professeur d'Université estimé et un poète célèbre. Son dernier poème, achevé peu avant sa mort, est une oeuvre testamentaire qui livre à la fois la clef de sa vie et de son oeuvre. C'est un document inestimable. Il s'intitule "Feu pâle".

Son voisin et collègue, Charles Kinbote, propose d'en établir une analyse précise et documentée.

Voilà pour le résumé.

 

Là où ça devient intéressant, c'est que Charles Kinbote se révèle peu à peu complètement fou ! Originaire de la lointaine (autant qu'imaginaire) Zembla, il s'imagine avoir réussi à influencer le poète pour que son poème devienne une ode à son pays. D'où un commentaire d'une subjectivité totale :

"Avec quelle persistance notre poète n'évoque-t-il pas les images de l'hiver au tout début d'un poème qu'il commença à composer par une nuit d'été embaumée ! (...) Le commentateur est trop modeste pour supposer que le fait que lui et le poète se rencontrèrent pour la première fois un jour d'hiver ait quelque chose à voir dans cet empiètement sur la saison réelle."

 

Et l'on discerne peu à peu l'effrayante réalité : l'insupportable Kinbote a empoisonné les dernières semaines de la vie de John et Sybill Shade de sa présence envahissante, jusqu'à réussir à dérober le précieux poème, afin de s'assurer une forme de célébrité en usurpant celle de Shade avec un commentaire de son cru !

 

Mais loin de s'attarder sur l'ironie morbide de la situation, l'auteur nous livre un roman exaltant et virtuose. Songez un peu :

 

¤ D'abord, il écrit un poème d'une beauté et d'une évidence extrêmes :

 

"C'était moi l'ombre du jaseur tué

Par l'azur trompeur de la vitre ;

C'était moi la tache de duvet cendré - et je

Survivais, poursuivais mon vol, dans le ciel réfléchi.

Et, de l'intérieur, également, je savais reproduire

Mon visage, ma lampe, une pomme sur une assiette :

Dévoilant la nuit, je laissais la vitre obscure

Suspendre le mobilier au-dessus de l'herbe,

Et quelles délices quand une chute de neige

Couvrait ce bout de gazon, s'amoncelant assez

Pour que chaise et lit se tiennent exactement

Sur cette neige, là-bas sur cette terre de cristal !

(...)"

 

Le poème, composé de quatre chants se développant sur trente pages (dans l'édition de l'Imaginaire chez Gallimard) évoque la fille de Sybill et John Shade, Hazel, qui s'est suicidée, et le chagrin du poète de n'avoir pu parvenir à lui faire aimer la vie.

 

¤ Parallèlement (car ils ne se rencontrent pas souvent !), Nabokov écrit le commentaire complètement fourvoyé et obsessionnel de Kinbote. Et à travers ce commentaire, il parvient d'une part à nous faire comprendre, par des allusions, les moeurs étranges de son narrateur, et d'autre part l'énervement des Shade dont celui-ci n'était absolument pas conscient :

 

"Je me déshabillai rapidement et, hurlant mon cantique favori, je pris une douche. Mon jardinier-homme à tout faire, tout en m'administrant une friction dont j'avais grand besoin, m'apprit que les Shade donnaient ce soir un dîner (...). Or, il n'y a rien qui fasse plus plaisir à un homme solitaire qu'une fête d'anniversaire impromptue ; et pensant qu'en mon absence, mon téléphone avait sonné toute la journée, je composai allégrement le numéro des Shade..."

 

Le livre en devient une sorte de récit délirant qui trouve son équilibre entre trois choses :

- l'épopée de l'imaginaire Zembla dont Kinbote se convainc peu à peu être le roi en fuite (cela m'a fait penser au Journal d'un Fou de Gogol où le héros s'imagine être le roi d'Espagne !),

- les remarques d'une méchanceté irrésistible de cet insensé de Kinbote ("A en juger par les romans qui se trouvaient dans le boudoir de Mrs Goldsworth, sa curiosité intellectuelle était très étendue, allant de l'Ambre au Zen."!)

- et en contrepoint le poème de ce pauvre Shade qui finit par n'être plus qu'une ombre comme le présageaient les lecteurs anglophones (Shade signifiant ombre en anglais).

 

Et un équilibre sur trois points, ça laisse de la place aux instabilités de l'humour !

Car il s'agit d'un roman à la virtuosité revigorante, à la fois complexe et beau, et d'une profonde et presque tragique drôlerie. Du grand Nabokov.

 

 

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28 avr 2008

Le jeu des perles de verre (Hermann Hesse)

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Écrit par Goelande   
28-04-2008

Ce livre est une quête initiatique, le récit d'une aventure spirituelle. On n'en sort pas indemne. 

 

 

  

1- L'AUTEUR

 

Le Jeu des Perles de Verre est le livre-somme d'Hermann Hesse. Qui est Hermann Hesse ? On peut citer ici ses date et lieu de naissance, 1877 en Allemagne (mais il choisira ensuite la nationalité suisse), qui nous en apprendront peu en réalité comme souvent, expliquant au moins peut-être l'influence romantique d'un récit comme Peter Camezind, roman d'apprentissage qu'on peut rapprocher des Cahiers d'André Walter de Gide (auteur qui possède par ailleurs de nombreux points communs, notamment culturels, avec Hesse, et qui deviendra son ami).

 

Mais on retiendra surtout qu'il fut pris dès l'enfance entre une culture protestante sévère imposée par son père et une ouverture à l'orientalisme offerte par son grand-père maternel, ex-missionnaire aux Indes, qui sera pour lui à la fois libératoire et édifiante. De là l'inspiration pour des ouvrages tels que Siddharta et l'extraordinaire Voyage en Orient. Mais aussi, plus profondément, l'ouverture à une quête constante de soi-même éclairée d'un certain mysticisme.

 

Tourmenté d'épisodes dépressifs, marié à une femme bientôt internée pour schizophrénie, Hesse cherche à guérir par la psychanalyse naissante alors en Allemagne et rencontre Carl Jung dont il explore les thèmes et notamment celui du double dans ses romans de cette époque : Narcisse et Goldmund, Demian, Le loup des steppes et même Siddharta contiennent chacun ce thème du double différemment décliné (maître-élève / amis qui s'opposent / père-fils...).

 

Son deuxième mariage inaugure une période d'apaisement voué à la quête spirituelle : c'est dans cet état d'esprit qu'il écrit Le jeu des perles de verre. Loin de l'enfermement religieux où avait tenté de le détenir son père, Hesse aspire à une sérénité tout orientale et réalise l'utopie d'un accord de l'esprit avec une nature ouverte (les paysages de la Suisse l'y aideront beaucoup !).

 

Le Jeu des Perles de Verre est l'aveu d'un individualisme qui l'amène à vivre bientôt retiré du monde, dans une vie de sacrifices tout entière vouée à la quête du beau, du juste, valeurs au sommet desquelles il place l'art et la culture. Pas étonnant qu'il soit devenu un guide presque malgré lui pour tant de gens en quête d'absolu. Il s'en défendait d'ailleurs, insistant sur l'importance d'une quête individuelle : la sienne était et devait rester un exemple, un chemin et non un aboutissement. C'est sans doute pourquoi la quête du Voyage en Orient (mon livre préféré) n'aboutit pas vraiment : c'est une recherche dynamique, dont le but est finalement le chemin lui-même.

 

Hesse a reçu le prix nobel de littérature en 1946 et il est mort en 1962.

      

2- LE LIVRE

 

Le Jeu des Perles de Verre est sous-titré : "Essai de biographie du Magister Ludi Joseph Valet accompagné de ses écrits posthumes présenté par Hermann Hesse". 

Le livre est donc présenté comme une sorte de biographie où l'auteur n'apparaît qu'au second plan, mettant en valeur le personnage présenté comme ayant existé Joseph Valet (traduction de Joseph Knecht).

L'ouvrage est composé de trois grandes parties : une longue introduction d'abord, qui explique l'origine et la teneur du Jeu des Perles de Verre ; la biographie du héros ensuite ; pour finir comme en annexe par les écrits laissés par le héros.

  

Première partie : Qu'est-ce que le Jeu des Perles de Verre ?

 

N'attendons pas ici une sorte de manuel, nous prévient l'auteur, d'un jeu dont les règles mettent des années à s'acquérir.

"Ces règles, l'écriture figurée et la grammaire du jeu constituent une sorte de langue secrète extrêmement perfectionnée, qui participe de plusieurs sciences et de plusieurs arts, particulièrement des mathématiques et de la musique (ou de la musicologie). Elle est en mesure d'exprimer le contenu et le résultat de presque toutes les sciences et d'établir des rapports entre eux. Le Jeu des Perles de Verre se pratique avec toute la substance et toutes les valeurs de notre culture. Il joue avec elles (...)." 

 

L'auteur évoque la notion de "cosmos spirituel" où toutes les connaissances les plus élevées seraient convoquées.

Une sorte de synesthésie spirituelle extrêmement stimulante pour l'esprit et en même temps impossible à réaliser : cela nécessiterait non seulement une connaissance encyclopédique mais aussi une sensibilité extrême pour en acquérir une perception juste et personnelle : il faudrait être une sorte de Pic de la Mirandole mais doublé d'un analyste à la sensibilité phénoménale !

Impossible ? Non, nous explique l'auteur. Ce Jeu est devenu au fil de son évolution, qu'il nous retrace (il explique principalement que parallèlement à l'effondrement général et progressif des valeurs est née et s'est développée au fil des siècles la nécessité impérieuse d'une sauvegarde des cultures, qui passerait par la création d'un nouvel alphabet, puis d'un nouveau langage), l'enseignement principal d'une communauté bientôt basée en Castalie qui regroupe l'élite (Castalie vient de castel qui donnera le mot château : Le Château donc, pour une académie d'un autre genre...).

Ce Jeu peut notamment donner lieu à des sortes de joutes oratoires savantes où une fugue de Bach pourra être évoquée au même titre qu'une proposition mathématique de Pythagore dans une sorte de jonglage permanent ... le but étant, par la mise en valeur des liens entre différentes cultures existantes, de faire jaillir de nouvelles vérités ; c'est un jeu brillant de l'esprit au plus haut degré.

  

Deuxième partie : La vie de Joseph Valet.

 

Après l'introduction lourde mais indispensable qui ouvre le livre, cette partie biographique forme un récit de vie romancé très agréable à lire. Joseph Valet est découvert très jeune par le Magister Ludi de Castalie et devient, de jeune prodige, Magister Ludi (Maître du Jeu) à son tour. C'est le chemin de toute une vie. Cette évolution basée sur la connaissance est surtout spirituelle, mais le récit de la vie du héros est émaillé d'aventures. On retrouve ici le thème du double en la personne de Plinio Designori, qui, s'il possède l'éclat qui fait défaut à Valet, n'a pas sa profondeur. L'évolution de Valet est une maturité de la connaissance et de l'appréhension du monde, et c'est moins une ascension vers le pouvoir qu'une forme lumineuse de sagesse. La vie de Valet est celle d'un disciple éclairé qui parvient au plus haut degré de la sagesse et se retire du monde quand il devient las de ses vanités.

Sa mort, qui arrive brutalement, est presque absurde au premier degré, mais si l'on y réfléchit apparaît en définitive évidente à ce moment-là.

Car là où Hesse aspire à une fusion de la quête de l'esprit et de la plénitude de la nature dans une même pureté, il réalise son rêve en Valet dont la mort est finalement une sorte de dissolution dans le paysage (je n'en dis matériellement pas davantage pour ne rien déflorer : il meurt à la fin, eh oui, mais puisqu'il s'agit d'une biographie complète, vous vous en doutiez de toute façon !).  Réussite suprême pour le sage que de devenir un esprit immatériel au sein même de la Nature...

 

Le nom de Valet d'ailleurs n'est pas innocent : pour Hesse, savoir servir est la difficile vertu des plus grands : cela suppose l'existentielle difficulté de mettre son ego en retrait, et y arriver relève de la sagesse (dans le Voyage en Orient, le serviteur Léo est d'ailleurs envisagé pendant un temps comme le maître possible de l'Ordre).

  

Troisième partie : les textes de Valet.

 

Au cours de ses études, et de sa vie, le héros s'est vu imposer différents exercices de rédaction dont il est question dans sa biographie. Cette troisième partie vous les livre, des écrits de jeunesse à ceux de la maturité : des poèmes et surtout trois exercices imposés de biographies, où Valet a dû composer des récits de vie imaginaires. Une partie plaisante pour sa variété et le ton de conte de ces biographies inventées.

     

Mais cet essai de présentation du livre n'est qu'un résumé factuel : la richesse du Jeu de Perles de Verre est aussi dans le réseau d'interprétations qu'il ouvre. Comme tout chef-d'oeuvre, il est lisible à plusieurs niveaux, et difficilement réductible à une seule explication.

 

 

Alors, à qui conseiller ce livre ? A vous qui aimez apprendre en lisant, qui n'avez pas peur de vous perdre dans l'aventure d'un homme exceptionnel qui devient peu à peu le maître d'un art aux vertus cosmiques et quasi magiques. A vous qui aimez les récits orientalistes et une certaine forme de philosophie indienne qui porte à l'accomplissement de l'être par l'ouverture de l'esprit au monde. A vous qui êtes prêts à être bouleversés.

 

 

 

 

 

 

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